L’oeil qui brille

J’animais il y a peu une formation au recrutement pour des managers. L’un d’eux témoignait: « lorsque je suis face à un candidat, je ne me pose qu’une seule question: est-ce qu’il a l’oeil qui brille? le reste, ça m’est égal! » Franchement, prendre l’oeil qui brille comme critère non négociable d’un recrutement, c’est un peu fort! Surtout que ma formation abordait largement les thèmes liés à la discrimination. Une entreprise est sensée recruter des compétences et non des yeux qui brillent.
Mais d’un autre côté, j’ai l’impression que ce manager mettait le doigt sur un point essentiel dans l’alchimie des talents: la capacité à s’étonner, à s’émerveiller, à questionner et à se questionner: dépasser les évidences, se laisser surprendre, percevoir la singularité à travers l’apparence du banal. Au carrefour de tous les talents, j’observe cette constante de l’éveil, relayé par une sorte d’acuité sensorielle, émotionnelle, intellectuelle. Les grecs anciens avaient donné un nom à la vertu d’étonnement: taumazein, l’émerveillement. Il s’agissait pour eux du fondement de tout apprentissage, de tout progrès, de tout développement.
Cultiver chez nos collaborateurs un regard d’enfant, capable d’étonnement, de questionnement et de surprise. Cela implique d’abord de se laisser surprendre et étonner par eux. Cela implique aussi d’accepter les critiques, les remises en cause, les questions ambarrassantes. Cela demande encore de chasser les petites routines poussiéreuses. « il y a du bonheur dans toute espèce de talent » remarquait Balzac. Là où l’étonnement et la joie faiblissent, la flamme du talent s’éteint. Les attitudes deviennent blasées, désinvoltes. Les préoccupations se font chaque jour plus égoïstes et étriquées. L’individu organise sans le savoir la mort de sa propre pensée, l’atonie de ses relations et sa vacuité dans l’action. Il n’a plus rien à apprendre, de lui-même ni des autres, ce qui marque à tous les âges de la vie le commencement de la fin.
– Quand, pour la dernière fois, vos collaborateurs ont-ils éveillé en vous ce sentiment de surprise et d’étonnement?
– Qu’avez-vous appris récemment? Qu’est-ce qui, dans vos missions vous permet de cultiver cet éveil et cette acuité?
– Comment entretenez-vous la flamme de vos équipes, de vos collaborateurs, de vos collègues, de vos patrons?
– Jusqu’où accueillez-vous la remise en question?
– Et vous… avez-vous (encore) l’oeil qui brille?
« Il y a dans l’aurore du talent quelque chose de naïf et de hardi en même temps qui rappelle les grâces de l’enfance et aussi son heureuse insouciance des conventions qui régissent les hommes faits » (Extrait du Journal d’Eugène Delacroix).

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *